Nayouma Yé
Dans notre éditorial sur la situation au Darfour du Nord, plus précisément à El-Fasher, notre correspondant a décrit les massacres systématiques subis par les populations noires aux mains des Forces de soutien rapide du général Hamdan Dagalo. Ces mêmes troupes avaient commis des exactions il y a une vingtaine d’années sous l’appellation de Janjawids, milices arabes alors soutenant le régime d’Omar el-Béchir. À l’époque, ces massacres avaient été attribués à la guerre civile qui ravageait le pays. Ils apparaissent aujourd’hui pour ce qu’ils sont : un nettoyage ethnique.
Ce conflit plonge ses racines dans l’histoire ancienne du Soudan, anciennement Nubie. Ce territoire, prolongement naturel de l’Égypte antique, a d’abord été en contact avec les Romains, puis a connu l’invasion arabe dont l’un des effets a été l’arabisation de certaines régions. L’expansion n’a jamais été totale. La résistance des populations autochtones, puis la colonisation britannique et sa politique d’« indirect rule », ont limité l’emprise arabe principalement à Khartoum et à ses environs. Le Soudan actuel reste un pays à deux visages culturels. Ce dualisme suscite des tensions quand les descendants des envahisseurs cherchent à imposer un contrôle politique, économique et religieux sur l’ensemble du territoire.
La logique qui se dessine est celle d’une hégémonie à tout prix, fût-ce au prix de nombreuses victimes civiles, pour asseoir une domination identitaire et territoriale. On assiste bel et bien à des actes qui relèvent du génocide. Le silence assourdissant de l’Union africaine illustre une incapacité ou une réticence à mesurer l’ampleur de la menace qui pèse sur les cinquante-cinq pays du continent.
Derrière les conflits interétatiques et les guerres asymétriques se dessine une stratégie géopolitique ancienne : remplacer des populations noires par des coalitions mêlant intérêts occidentaux et arabes afin de contrôler les immenses ressources du continent. Les pénuries d’essence qui ont frappé l’économie malienne et les actions de sabotage attribuées aux supplétifs du JNIM s’inscrivent, selon certaines analyses, dans des manœuvres visant à rétablir des positions d’influence. Des opérations comparables ont visé le Burkina Faso et le Niger, avec le Mali utilisé parfois comme base arrière de déstabilisation. Le général Lecointre l’a reconnu publiquement, mais nos populations restent souvent déconnectées des enjeux géostratégiques réels, nourries par des informations occidentales partielles.
Au Nigeria, Boko Haram a été instrumentalisé pour fragiliser l’État. Aux États-Unis et ailleurs, on évoque aujourd’hui des massacres ciblant des chrétiens pour justifier d’éventuelles interventions. En République démocratique du Congo, des intérêts étrangers exploitent les conflits pour empêcher l’exploitation souveraine des ressources nationales. Ces stratégies prospèrent souvent grâce au concours de relais locaux qui, aveuglés par l’intérêt immédiat, ignorent la logique machiavélique qui veut qu’on élimine ses alliés quand ils ne servent plus l’objectif recherché.
Partout sur le continent, on observe des logiques de reconquête qui rappellent des épisodes historiques de domination. Ces dynamiques visent ultimement un grand remplacement et l’asservissement économique et politique des peuples africains.
Face à cette réalité, des dirigeants ont tiré les leçons. Les responsables de l’espace AES et le capitaine Ibrahim Traoré affirment qu’il ne peut y avoir de souveraineté politique et économique sans puissance militaire. Son appel aux chercheurs, lors du dernier forum sur la science et les technologies, invite à accélérer la production locale de moyens de défense. Cette démarche est perçue comme une menace par l’ordre international dépendant du commerce des armements. Il est donc impératif d’accompagner et de protéger les initiatives qui visent l’émancipation stratégique de nos États.
Le génocide au Darfour est aussi un révélateur de l’incurie de nombreux dirigeants africains, souvent plus soucieux de préserver leur pouvoir que d’assurer le bien-être des populations. Malgré cela, l’éveil des consciences offre une lueur d’espoir. La résistance politique et culturelle peut permettre de triompher des forces qui cherchent à diviser et à spolier le continent.
Credit photo couverture: © 2023 REUTERS/El Tayeb Siddig
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