Par Pierre Saw
Le Département du Renseignement et de la Sécurité (DRS) algérien, dissous en 2016, continue de susciter des accusations graves de la part d’analystes, d’anciens responsables maliens et de rapports confidentiels : infiltration profonde, voire création, de groupes armés au Sahel pour servir les intérêts d’Alger. Ces allégations, relayées depuis plus de vingt ans, n’ont jamais été confirmées par des preuves publiques irréfutables. Alger les rejette systématiquement comme de la « propagande ». Cet article recense les principaux éléments avancés par les accusateurs, les sources disponibles et les démentis officiels, sans trancher.
1. Contexte : Le DRS, un État dans l’État ?

De 1990 à 2015, le général Mohamed Mediène, dit Toufik, dirige le DRS. Plusieurs observateurs, dont International Crisis Group (ICG), le décrivent comme une structure échappant au contrôle civil, capable d’influencer la politique étrangère.
Alger dément toute dérive. Un communiqué du ministère de la Défense (janvier 2016) affirme que la dissolution du DRS visait à « renforcer la transparence ».
2. Les avertissements avant les attentats : coïncidence ou connaissance intime ?
11 septembre 2001

©Algériefocus
Selon le journaliste américain Gerald Posner (Why America Slept, 2003), Toufik se trouvait à Washington début septembre 2001 et aurait transmis un avertissement vague à la CIA. Le livre cite des sources anonymes du renseignement américain.
Aucun document officiel ne corrobore cette information.
Démenti : L’ambassade d’Algérie à Washington (2003) qualifie l’histoire d’« affabulation ».
Charlie Hebdo (7 janvier 2015)

Le site Mondafrique (janvier 2015) affirme que le DRS a transmis un tuyau à la DGSE 24 heures avant. Aucune source nommée. La DGSE n’a jamais commenté.

Source indirecte : Rapport de la Commission d’enquête parlementaire française (2016) – aucune mention d’un avertissement algérien précis.
Bataclan (13 novembre 2015)
La même source (Mondafrique, octobre 2015) parle d’une note sur de grands rassemblements. Aucun document public ne le confirme.
3. AQMI et le soupçon d’infiltration excessive

Dès 2010, des câbles diplomatiques américains évoquent une « infiltration si profonde d’AQMI par le DRS que certains responsables locaux les confondent ».
Le câble cite un officier malien anonyme.
Contexte : Alger est alors partenaire clé de la lutte antiterroriste (Pan-Sahel Initiative).
En 2013, le rapport de l’ONU sur le Sahel (S/2013/354) note que certains États de la région sont soupçonnés de tolérer des groupes armés pour des raisons stratégiques, sans nommer l’Algérie.
4. Iyad Ag Ghali : médiateur ou agent ?
Faits établis
1990-1991 : Iyad Ag Ghali mène la rébellion touarègue. Les accords de Tamanrasset sont signés sous médiation algérienne. Source : Archives du gouvernement malien. 2006 : Nouvelle rébellion. Alger obtient un poste de conseiller pour Ag Ghali auprès du président malien Amadou Toumani Touré. Source : Décret présidentiel malien, 2007. 2010-2012 : Consul du Mali à Djeddah, révoqué pour absences répétées. Source : Ministère malien des Affaires étrangères, 2012.
Allégations

Plusieurs sources maliennes et touarègues, dont Tiébilé Dramé (RFI, 2013), affirment qu’Ag Ghali était proche des services algériens.
En 2012, Ag Ghali fonde Ansar Dine. Le rapport de l’ONU (S/2012/894) mentionne que certains États de la région ont tenté de coopter des rebelles touaregs via des canaux parallèles.
5. 2011-2012 : La crise malienne et la création de groupes islamistes
Chronologie officielle
Mars 2012 : Coup d’État à Bamako. Avril 2012 : Le MNLA proclame l’Azawad. Juin 2012 : Ansar Dine et le MUJAO évinc ent le MNLA de Gao et Tombouctou.
Thèse de la manipulation
L’anthropologue britannique Jeremy Keenan (The Dying Sahara, 2013) affirme que le DRS a encouragé la création d’Ansar Dine et du MUJAO pour marginaliser le MNLA séculier.
Source : témoignages d’ex-rebelles.

Le rapport de l’ONU (S/2013/189) note que des armes en provenance de Libye ont été détournées par des acteurs régionaux, sans préciser lesquels.
6. Le G5 Sahel et la réticence algérienne

L’Algérie refuse de rejoindre la force militaire du G5 Sahel (2017).
Explication officielle : « Nous privilégions la médiation politique » (déclaration du ministère algérien des Affaires étrangères, 2017).
Interprétation critique : préserver son rôle dominant dans les négociations, notamment celles des Accords d’Alger 2015.
7. La dissolution du DRS : fin ou mutation ?
En janvier 2016, le président Abdelaziz Bouteflika annonce la création de la Direction des Services de Sécurité (DSS) sous contrôle présidentiel. Plusieurs officiers du DRS sont arrêtés ou mis à la retraite.
Source : Journal Officiel Algérien.
Des sources sécuritaires régionales (confidentielles, 2023) affirment qu’anciens officiers et réseaux du DRS continueraient d’agir dans la région sous d’autres structures. Aucune preuve publique n’en atteste.
Conclusion : un dossier non clos
Les accusations contre le DRS reposent sur :
Des témoignages anonymes (ex-rebelles, diplomates). Des rapports onusiens. Des câbles diplomatiques révélés par WikiLeaks.
Sources principales
ONU : S/2012/894, S/2013/189, S/2021/114 International Crisis Group (ICG) : Algérie : la fin du règne de Toufik WikiLeaks : Câble 10ALGIERS145 Mondafrique : Archives 2015 RFI : Interview de Tiébilé Dramé, 2013 Jeremy Keenan, The Dying Sahara (Routledge, 2013) Accords d’Alger 2015 : Texte intégral Journal Officiel Algérien : joradp.dz
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