Par Ibrahima Maïga, Journaliste indépendant
Dans le grand théâtre de la lutte mondiale contre le terrorisme, la France aime à se présenter comme un acteur exemplaire. Présente au Sahel, active en Syrie, elle revendique un rôle de rempart contre l’extrémisme. Mais derrière cette image de fermeté se cache une attitude plus nuancée, parfois même contradictoire, selon que les menaces frappent son territoire ou concernent des zones où ses intérêts économiques et diplomatiques sont en jeu. Cette géométrie variable fragilise la crédibilité de Paris et interroge la sincérité de son engagement antiterroriste.
L’analyse du traitement médiatique du Sahel par les chaînes publiques françaises, ainsi que les scandales liés au financement de groupes armés en Syrie, révèle un schéma constant : la France parle haut et fort lorsqu’elle est directement visée, mais choisit ses mots avec prudence quand il s’agit des autres.
Un vocabulaire qui en dit long
Les médias publics français, notamment France 24 et RFI, emploient presque toujours le mot djihadiste pour désigner les groupes armés opérant au Sahel : Jama’a Nusrat ul-Islam wa al-Muslimin (JNIM), Al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI) ou l’État islamique dans le Grand Sahara (ISGS).
Un reportage de France 24 daté du 7 juin 2022, intitulé Le Sahel face à la menace jihadiste, évoque des “mouvements jihadistes tels qu’Al-Qaïda et le groupe État islamique”. De son côté, RFI, dans un article du 21 juin 2024, qualifie Iyad Ag Ghaly de “principal jihadiste du Sahel”, sans jamais le désigner comme terroriste. Même tendance dans une enquête du 29 avril 2025 : le mot terroriste n’apparaît pas, alors que les groupes évoqués figurent sur les listes internationales du terrorisme.
En revanche, lorsque la France est attaquée, le ton change radicalement. Les attentats du 13 novembre 2015 sont qualifiés sans nuance d’“attaques terroristes”. Dans un article du 11 novembre 2020, France 24 évoque une “menace terroriste au niveau maximal”. Le même réflexe s’observe lors de chaque incident sur le sol français : les suspects sont décrits comme des “terroristes”, jamais comme des “djihadistes”.
Ce contraste n’est pas anodin. Le mot djihadiste suggère un acteur local animé d’une idéologie religieuse, parfois présenté comme intégré dans un conflit régional. Le mot terroriste, lui, désigne un ennemi absolu, irrécupérable. Ce double standard lexical traduit une hiérarchie implicite : ce qui menace la France relève du terrorisme, ce qui déstabilise l’Afrique relève d’un “djihadisme” périphérique. En réalité, les deux désignent les mêmes organisations selon les institutions internationales.
Des faits qui contredisent le discours officiel
Les instances internationales ne laissent aucune ambiguïté. Le JNIM, AQMI et l’ISGS sont officiellement classés “organisations terroristes” par l’ONU, l’Union européenne et les États-Unis. Ces désignations entraînent le gel des avoirs, des restrictions de voyage et l’interdiction de toute transaction commerciale.
Pourquoi, dans ce contexte, les médias publics français évitent-ils le mot terroriste lorsqu’ils parlent du Sahel ?
Selon plusieurs spécialistes du Center for Strategic and International Studies (CSIS), cette prudence lexicale traduit une stratégie diplomatique : Paris cherche à préserver une marge de dialogue ou de négociation, même indirecte, avec certains acteurs armés, tout en maintenant une posture ferme sur son propre territoire.
Cette ambiguïté a également une dimension politique. En 2022, les autorités maliennes ont accusé la France d’avoir violé leur espace aérien pour soutenir des “groupes armés islamistes”. Paris a nié ces accusations, mais l’incident a nourri un climat de méfiance dans la région et renforcé le sentiment que la France agit selon des intérêts variables plutôt que selon un principe constant.
Le scandale Lafarge : la compromission économique
L’affaire Lafarge illustre de manière flagrante cette incohérence. Entre 2013 et 2014, le groupe cimentier français a versé plusieurs millions d’euros à l’État islamique et au Front al-Nosra pour maintenir son usine de Jalabiya, en Syrie, en activité. Officiellement, l’entreprise affirmait vouloir protéger ses employés. En pratique, elle a financé des organisations terroristes reconnues par les Nations unies.
En 2022, Lafarge S.A. a plaidé coupable devant la justice américaine pour “soutien matériel à des organisations terroristes”. L’amende imposée s’élevait à 778 millions de dollars.
En France, la Cour de cassation a confirmé en 2024 la tenue d’un procès pour “financement du terrorisme” et “complicité de crimes contre l’humanité”. Des ONG comme Sherpa et ECCHR ont révélé que l’entreprise avait exposé ses salariés syriens à de graves risques, tout en versant des pots-de-vin à des groupes responsables d’exactions.
Ce scandale a profondément terni l’image internationale de la France. Il montre qu’une grande entreprise nationale a pu traiter avec des terroristes tout en bénéficiant d’une relative tolérance politique, contredisant ainsi la posture officielle de fermeté absolue face au terrorisme.
Une crédibilité en érosion
Entre le langage à géométrie variable et les compromissions économiques, la France peine à incarner la cohérence qu’elle revendique.
Son engagement militaire au Sahel, présenté comme une mission de stabilisation, est perçu sur le terrain comme une action sélective où les termes changent selon les intérêts en jeu. Les populations locales y voient une puissance qui adapte son vocabulaire et ses principes selon le contexte.
Regagner la confiance internationale passe par une exigence claire : nommer le terrorisme où qu’il se manifeste et sanctionner sans délai ceux qui en tirent profit. Tant que la France n’appliquera pas cette cohérence, elle restera perçue comme un acteur ambivalent : un pays qui condamne le terrorisme d’un côté, mais compose avec lui de l’autre.
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