Nayouma Yé
Le 10 avril 1993, l’assassinat de Chris Hani, alors leader de la branche armée de l’African National Congress (ANC), marque un tournant décisif dans la vie politique, économique et sociale de l’Afrique du Sud. Son charisme et ses idées politiques, jugées « radicales » par les milieux conservateurs blancs mais aussi par certains membres du parti se réclamant du « centre-gauche », en faisaient une figure singulière. Hani, communiste convaincu, formé militairement en Union soviétique, avait participé à la lutte de libération du Zimbabwe sous la direction de Robert Mugabe, dont il partageait les orientations politico-économiques.
C’est au moment où les négociations entre l’ANC et les descendants des Boers et Afrikaners, théoriciens du système d’apartheid, étaient en cours que celui qui jouissait d’une immense popularité auprès de la jeunesse du parti fut assassiné. Sa mort provoqua des émeutes dans tout le pays, poussant Nelson Mandela à intervenir pour rétablir le calme et protéger ceux qui, jusque-là, détenaient le pouvoir.
Le peuple ne s’était pas trompé en pleurant Hani. Nelson Mandela, père de la nation sud-africaine réunifiée, n’a pas totalement répondu à ses attentes. Partisan de la vérité et de la réconciliation pour « ne pas réveiller les démons du passé », Madiba amnistia bourreaux et victimes, laissant la justice de côté et nourrissant malgré lui une rancune persistante. Il refusa aussi d’engager les réformes économiques et foncières audacieuses que réclamaient les plus pauvres, contrairement à son homologue zimbabwéen Robert Mugabe.
Ainsi, il toucha peu à la « cuirasse » de l’apartheid, système raciste « scientifique, juridique et religieux » fondé sur la doctrine de la prédestination de l’Église réformée hollandaise et sur l’anthropologie afrikaans prétendant que les Blancs occupaient le territoire avant les Noirs. Habitations séparées, lois d’immoralité, classification raciale : le principe du baasskop (domination du patron), né au XVIIᵉ siècle, perdure. Cette orientation politique de Mandela entraîna son divorce d’avec Winnie Mandela, jugée « extrémiste » par certains de ses conseillers.
Les inégalités sociales persistent, surtout dans les zones rurales où les populations demeurent exploitées par les « maîtres blancs ». Cette situation explique en grande partie la baisse de popularité de l’ANC, miné par ses contradictions internes, symbolisées par la disgrâce de Jacob Zuma, autre « radical » qui voulait réduire la mainmise des Afrikaners sur la justice et la finance — deux piliers de l’État. Son successeur, Cyril Ramaphosa, garant de l’ordre établi, ne change rien.
Le pays, pourtant soutenu par tout le continent durant la période sombre de l’apartheid, connaît désormais des violences xénophobes contre des ressortissants africains accusés de dominer le petit commerce. Triste paradoxe pour une nation qui aurait dû être la locomotive de l’intégration africaine, aux côtés du Nigeria et de la RD Congo.
L’espoir renaît cependant avec Julius Malema, fondateur du parti Les Combattants pour la liberté économique (EFF), héritier revendiqué de Hani et des patriotes progressistes du monde. Sa percée aux dernières législatives montre que son discours trouve un écho croissant auprès des masses, dans un contexte de regain militant venu du Sahel.
L’Afrique du Sud, toujours marquée par l’apartheid et soumise à une oligarchie soutenue par l’Occident, garde malgré tout des raisons d’espérer. La lutte sera longue, car le pays demeure intégré au marché mondial des minerais et de l’armement. Face aux influences concurrentes dans la région et à sa faiblesse militaire, l’Afrique du Sud illustre la nécessité urgente d’une véritable intégration africaine.
Mais, si longue que soit la nuit, le jour poindra.
Une leçon de l’histoire universelle.
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